La société de masse

La société de masse

“Comprendre, toutefois, ne signifie pas nier ce qui est révoltant et ne consiste pas à déduire à partir de précédent; ce n’est pas expliquer des phénomènes par des analogies et des généralités telles que le choc de la réalité s’en trouve supprimé. Cela veut plutôt dire examiner et porter en toute conscience le fardeau que les événements nous ont imposé, sans nier leur existence ni accepter passivement leur poids, comme si tout ce qui est arrivé en fait devait fatalement arriver. Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu’ait pu être cette réalité.”
  • Hannah Arendt, les origines du totalitarisme.

La société concentrationnaire emprisonne l'individu
Dans les barbelés de l'homme bourgeois émancipé
La guerre de tous contre tous amène précarité,
Aliénation et isolement; horizon indépassable de la rue
La société spectacle démocratise la médiocrité
Pour en faire une norme consumériste universalisé
Malheureusement pour ces élites libéralisées
Le leader de masse s'immisce et comble le vide laissé, de sa pensée
La société de masse est l'ultime étape du périple
Dernier arrêt pour l’idéologie du mouvement, cette clé brisée de l’histoire

En mars dernier, j'ai attribué l’ascension de Trump comme candidat républicain aux présidentielles américaines à trois facteurs: une scission culturelle au sein de l’électorat américain entre les élites et les classes populaires, la faillite des intellectuels et experts à dénoncer les dérives du libéralisme économique, et la médiatisation poubelle, une culture de l’information relevant de la consommation plutôt que du bien commun. Maintenant que les Américains ont effectivement élu le candidat de tous nos malentendus au poste de président de la première puissance mondiale, il est important de profiter du moment pour porter un regard plus attentif à cette scission culturelle qui a mise Trump au pouvoir en plus de parler de Trump lui-même en décrivant le personnage historique du leader de masse. Personnage qu’Hannah Arendt décrit dans son livre les origines du totalitarisme.

Les déchets de la société

À la création de l'État moderne, plusieurs phénomènes historiques ont convergé au sein de l’État bourgeois libéral. L’économie du capital et l’industrialisation ont amené la précarité et le rejet d’individus hors de la société: “La populace est avant tout un groupe où se retrouvent les résidus de toutes les classes. C’est ce qui rend facile la confusion avec le peuple qui, lui aussi, comprend toutes les couches de la société. Mais tandis que le peuple, dans les grandes révolutions, se bat pour une représentation véritable, la populace acclame toujours 'l’homme fort’, le 'grand chef’. Car la populace hait la société, dont elle est exclue, et le Parlement, où elle n’est pas représentée. (...) N'ayant ni place dans la société ni représentation politique, la populace se tourne nécessairement vers l’action extra-parlementaire. De plus, elle a tendance à croire que les forces réelles de la vie politique résident dans les mouvements et les influences occultes qui opèrent en coulisse.” Les objets de de ce fanatisme dans l’Amérique contemporaine est, selon moi, ceux de la ségrégation raciale, des chocs entre les religions et l’expression de la richesse ostentatoire. Car l’économie du capital est un horizon indépassable  où chacun doit se mesurer pour avoir de la valeur:  “Tout homme, toute pensée qui n'œuvrent pas ni ne se confirment au but ultime d’une machine, dont le seul but est la génération et l’accumulation du pouvoir, sont dangereusement gênants.”

Transformer les peuples en races

Avec les déchets de la société qui commencent à s’organiser politiquement au sein de la société, plusieurs discours se propagent au sein des classes populaires: le discours nationaliste tribal, les théories du complot et la présence d’une clé de l'histoire rattachée aux idéologies. Ces discours provoquent conséquemment l’émergence d’une pensée raciale au sein de la société : “les raisons du profit ne sont pas sacrées et qu’on peut leur faire violence, que les sociétés peuvent fonctionner selon d’autres principes qu'économique, et que de telles circonstances peuvent avantager ceux qui, dans les conditions de la production rationalisée et du système capitaliste, appartiendraient aux couches défavorisées. La société de race d’Afrique du Sud enseigna à la populace la grande leçon dont celle-ci avait toujours eu la prémonition, à savoir qu’il suffit de la violence pour qu’un groupe défavorisé puisse créer une classe encore plus basse, qu’une révolution n’est pas nécessaire pour y parvenir mais qu’il suffit de se lier à certains groupes des classes dominantes, et que les peuples étrangers ou sous-développés offrent un terrain idéal pour une telle stratégie.”

Les meneurs de la populace, le leader de masse

Pour décrire Donald Trump, il est essentiel de passer au peigne fin son discours et l’homme comme représentation d’un corps politique en soi. Comme les meneurs de populace des siècles derniers, Trump accorde une importance particulière à la pensée raciale et au nationalisme tribal: “le tribalisme part d’éléments pseudo-mystiques non existants et propose de les réaliser pleinement dans le futur. On le reconnaît sans peine à cette arrogance démesurée, inhérente à sa concentration sur soi, qui ne craint pas de mesurer un peuple, son passé et son présent, à l’aune de qualités intérieures dont il exalte la gloire, et qui rejette inéluctablement l’existence visible de ce peuple, ses traditions, ses institutions et sa culture.
Du point de vue politique, le nationalisme tribal insisté toujours sur le fait que son peuple est environné d’un 'monde d’ennemis’ , 'seul contre tous’, qu’il existe une différence fondamentale entre ce peuple et tous les autres. Il proclame son peuple unique, particulier, incompatible avec tous les autres, et il nie dans son principe théorique même la possibilité d’un genre humain commun à tous les peuples bien avant d'être utilisé pour détruire l’humanité de l’homme.” Ainsi, il est très aisé de traverser la ligne allant de tribalisme à racisme.

Le deuxième élément du leader de masse est le mépris de la loi qui se justifie par une clé de l’histoire; la possibilité de faire partie du mouvement de l’histoire incarnée: l’idéologie: “Ces hommes se mirent à raconter à la populace que chacun de ses membres pouvait devenir l’incarnation vivante, ô combien sublime et cruciale, de quelque chose d’idéal, à condition d’adhérer au mouvement. Et alors, plus besoin d'être loyal, ou généreux, ou courageux, il deviendrait automatiquement l’incarnation même de la Loyauté, de la Générosité, du Courage.
(...) C’est ce caractère absolu des mouvements qui les distingue par-dessus tout des structures des partis et de leur caractère partisan, et sert à justifier leur prétention à dépasser toutes les objections de la conscience individuelle. La réalité particulière de la personne individuelle apparaît alors sur un fond de réalité fallacieuse du général et de l'universel,elle se réduit à quantité négligeable ou est noyée dans le courant du mouvement dynamique de l’universel même. Dans ce courant, la différence entre la fin et les moyens s’évanouit en même temps que la personnalité, ce qui aboutit à la monstrueuse immoralité de la politique idéologique. Tout ce qui compte est incarné dans le mouvement lui-même ; chaque idée, chaque valeur s’évanouit dans le tumulte d’une immanence superstitieuse aux allures pseudo-scientifiques.”

Les partis et le mouvement

Quand la scission culturelle entre les classes populaires et les élites est trop forte et qu’il y a une crise de la représentativité au sein des institutions politiques, la présence d’une populace et de masses engendre conséquemment la faillite des partis politiques conventionnels. C’est l’apparition du mouvement: “Face aux mouvements, les divergences entre partis avaient bel et bien perdu toute signification; c’était leur vie même qui était en jeu, et par conséquent ils s’unissaient dans l’espoir de maintenir un statu quo qui garantissait leur existence.” C’est grâce aux discours de peur, à l’exclusion des masse de la politique et en s’imposant comme symbole du ‘peuple’ que le leader de masse permet au mouvement de balayer le système partisan.

Toute cette précarisation, cette paupérisation, ce rejet d'individus hors des rangs de la société pour gonfler les masses et la populace, ce ressentiment, cette haine viscérale, cette apathie généralisée et ce cynisme ambiant, est celle de la réalité du mouvement comme seul issu envisageable: “Les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui pour une raison ou une autre, se sont découvert un appétit d'organisation politique. Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. Le terme de masses s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l'intérêt commun, qu’il s’agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d’organisations professionnelles ou de syndicats. Les masses existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorité de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indifférents qui n'adhèrent jamais à un parti et votent rarement.”

Cette réalité des masses anéantie deux mythes démocratiques: celui des idéalistes croyant que “le peuple, dans sa majorité, eût pris une part active au gouvernement, et que tous les individus se reconnaissent dans tel ou tel parti.” ou que, selon d’autres plus pessimistes “ces masses politiquement indifférentes étaient sans importance, réellement neutres, et ne constituaient que la toile de fond muette de la vie politique nationale.”

Une deuxième ère de masse

L’élection des leaders de masse d'extrême droite partout sur la planète est forte de sens. Il s’agit de la faillite de cette “mondialisation heureuse” et du libéralisme universaliste. Le consumérisme débridé, la médiocratie des élites et des institutions, le nihilisme et la précarité sont les dénominateurs communs de l’atomisation sociale au sein de nos sociétés. Après toutes ces années à gonfler le nombre des masses et le nombres d’hommes superflus, il semble assez clair que nous avons devant nous une deuxième ère de masse: “les masses ne furent pas le produit de l’égalité croissante des conditions, ni du développement de l'instruction générale, avec l’inévitable abaissement du niveau et la vulgarisation du contenu qu’il implique. Il apparut bientôt que les gens hautement cultivés étaient particulièrement attirés par les mouvements de masse, et que, en général, un individualisme extrêmement raffiné et sophistiqué n'empêchait pas, mais en fait encourageait quelquefois l’abandon de soi dans la masse auquel préparaient les mouvements de masse. Ce fait évident, en vertu duquel l’individualisation et la culture n'empêchent pas la naissance du phénomène de masse, était si imprévu qu’on a souvent rendu responsables le caractère morbide ou le nihilisme de l’intelligentsia moderne, une haine de soi qui serait typique des intellectuels (...) Pourtant, ces intellectuels tant décriés furent seulement l’exemple le plus frappant et les porte-parole les plus visibles d’un phénomène plutôt général. L’atomisation sociale et l’individualisation extrême précédèrent les mouvements de masse qui attirèrent les gens complètement inorganisés, les individualistes acharnés qui avaient toujours refusé de reconnaître les attaches et les obligations sociales, beaucoup plus facilement et plus vite que les membres, sociables et non-individualistes, des partis traditionnels. En réalité, les masses se développèrent à partir des fragments d’une société hautement atomisés, dont la structure compétitive et la solitude individuelle qui en résulte n’étaient limitées que par l'appartenance à une classe. La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité et l’arriération, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux.”

La paupérisation constante de la caste des proscrits de la cité
La victimisation idéalisée afin d'assumer la hauteur morale privilégiée
La radicalisation politique et religieuse des fanatiques de l'autorité
Le séisme politique du populisme rejetant cet establishment réfugié
La santé mentale d'une plèbe aliénée par un rythme de vie de captivité
Générant la maladie du stress chronique; ce cancer de la société



Le nihilisme de l'homme unidimensionnel est une malbouffe de l'esprit

Provoquant la disparition de l'authenticité et de l'individualité; ces ennuis
Ce climat délabré devient irrespirable pour l'humain rejetant le profit
Des idéologies idéalistes et intellectualisées par les experts du bruit
Chiant sans cesse ces lieux communs qu'ils auront appris par dépit
Cherchant le temps perdu par les achats ou l'altérité des plaisirs abrutis











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